Aiguiser sa scie

Maintenant qu’on peut magasiner tous les jours de 9 à 9, écouter la télé 24 heures durant, pitonner sur internet sans limite et à haute vitesse, manger, dormir, se soigner, voir des amis, s’occuper de la famille et travailler entre temps, il nous faut bien plus que 24 heures pour arriver.

Plus que gagner à la loto, beaucoup souhaiterait gagner du temps. Avoir du temps. Avoir le temps.

Et plus les outils technologiques nous « facilitent » la tâche, plus il faut aller vite. Si au moins, on avait eu la sagesse d’utiliser ce temps gagné pour se ressaisir. Mais non. On s’épuise et le soir, souvent, pendant qu’heureusement la « machinerie » nous entretient : laveuse à vaisselle, laveuse à linge, micro-ondes, repas préfabriqués, il ne reste que le courage de s’allonger devant la télé, épuisé.

Et on oublie d’aiguiser notre scie. Comme dans cette histoire orientale. Un homme a remporté le concours de celui qui coupe le plus de bois en un temps donné. Son adversaire lui dit : « Je ne comprends pas, tu as coupé plus de bois que moi mais chaque fois que je jetais un coup d’œil, tu étais assis au lieu de bûcher ». « Oui, répond le gagnant, tu as raison, chaque demi-heure, je m’assoyais et j’aiguisais ma scie. »

Faire « sabbat », permet d’aiguiser sa scie. Si j’avais compris cela à l’époque où je travaillais, comme plusieurs aujourd’hui, 50 à 60 heures par semaine…

Maintenant, chez-nous, on s’est imposé un mini-sabbat. Le dimanche, on se met en beauté. On fait les six km qui nous séparent de l’église St-Pierre-Apôtre en chantant dans la voiture. Sur place, on se laisse accueillir par des frères souriants.

Claude, Denis ou Yoland, selon la semaine, nous invitent, par un mot de bienvenue, à un repas intime malgré l’ampleur de l’assemblée. D’autres, vont lire la Parole au micro, parfois avec timidité, parfois avec art. La parole si hermétique que depuis toujours on en cherche le sens, depuis toujours ces mêmes mots tombent « nouveaux » dans notre oreille, et quand, traduit par l’homélie, ils tombent « nouveaux » dans le cœur, un autre pan de le vie nous est parfois révélé.

Puis, arrive l’échange de paix, presque personne ne peut résister à serrer les quelques mains qui se cherchent. À ce moment-là, l’Espace-Saint s’emplit toujours d’un bruit d’humains qui s’aiment, aussi beau et pénétrant que les chants de Sophie et l’orgue de Jean.

Et quand arrive l’Eucharistie, tous ceux et celles que l’on ne voyait que de dos se lèvent et s’avancent vers la « table ». La Sainte table. Tout à coup, les bancs sont vides. Chaque fois, je suis touchée. Je me dis : « Voyez, comme ils s’aiment! » Oui, ils s’aiment juste ce qu’il faut pour avancer ensemble, silencieusement, vers le meilleur d’eux-mêmes, vers le Meilleur, avec sourire et humilité. Petits. Fragiles. Paisibles. Impressionnés. Recueillis. Grands, forts, imprenables. Selon chacun. Tous. Presque tous, librement se permettent de redevenir dignes tous les dimanches.

Dire que j’abhorrais cette phrase : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir mais dit seulement une parole et je serai guérie! » Je ne me voyais pas malade. Je trouvais bien maso ces chrétiens qui se jettent à genoux pour demander pardon à un Dieu juge.

Je n’aimais pas cette manière de maintenir dans l’enfance, des adultes intelligents et informés. Je ne faisais aucune nuance entre enfant et « fille de », « fils de ». Entre malade et blessé. Entre dire « je suis petit » et « je suis humble ».

Alors, cette petite prière du dimanche permet chaque semaine de poursuivre avec dignité cette quête de devenir meilleur.

Plus dignes donc, on s’approche de la Table Sainte pour recevoir l’Eucharistie. Avancer anonymement ou presque parmi d’autres anonymes ou presque et ressentir la fraternité pendant quelques minutes, émeut. « Voyez comme ils s’aiment ».

Henri Nouwen écrit : « Quand nous prions pour les autres, nous les invitons à pénétrer avec nous dans notre solitude et là, nous les présentons au Dieu que nous rencontrons. » (Faire le clown à Rome, p.40)   À l’eucharistie, nous mettons notre solitude précieuse à la disposition des autres. Si chaque communiant inclut dans sa solitude tous les autres et les présente à Dieu, quelle fête! Et pourtant, ce party se passe en silence, en secret, au cœur de chacun et ne dure que quelques minutes, mais comme aiguisage de scie, c’est un moment dur à battre.

Faire « sabbat » (même mini) n’est pas facile. Mais il ne faut pas toujours se rendre à l’église. Certains partagent un repas en famille, « …que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Ma 18, 20 ou un repas de fraternité avec quelques amis en lisant la Parole, ce sont aussi des moments merveilleux. Ceux qui resteront probablement le plus marqués dans nos souvenirs quand il n’y aura plus le reste.

Faire « sabbat », ce peut-être une marche dans un parc, seul ou avec nos gens, offrir à Dieu de tous petits moments bénis où la rencontre est possible. En fait, s’arrêter quelques minutes pour aiguiser sa scie. Et ne pas trop se perdre de vue.

Lyse

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