Cher Jésus
Cher Jésus, dès ta naissance, tu nous dis tes choix, tes préférences.
Il n’y avait pas de place pour toi et tes parents chez les riches, chez les gens bien à l’aise des hôtelleries de Jérusalem et de Bethléem. Mais tu es bien à l’aise, toi, le Fils de Dieu, de naître dans une étable, rejeté par les riches, mais accueilli par les pauvres qui n’avaient que du foin à t’offrir, une mangeoire pour dormir, loin du regard des grands de ce monde, des gens importants, caché chez les pauvres où tu veux te montrer présent, accessible facilement.
Ta place, Jésus, tu la prends avec ceux et celles qui n’ont pas bonne réputation. Chez ceux que l’on marginalise par nos regards, nos paroles, notre froideur de cœur. Chez tous ceux pour qui il n’y a pas de place pour eux, ici signifié par les bergers ! Mais, d’ailleurs, dans ta descendance, n’y avait-il pas déjà de ces petits, de ces mal-aimés, de ces durement jugés par la société ? Dans ta généalogie que nous donne Matthieu, on se serait attendu à des grands personnages qui ont marqué l’Histoire de ton peuple. Il y en a, mais surprise :
On y mentionne Tamar, celle qui s’est déguisée en prostituée pour avoir un enfant de celui qui refusait de lui assurer une descendance…
Rahab, une autre prostituée, qui sauva les deux espions de Josué envoyés en reconnaissance…
Enfin, Ruth, la veuve étrangère, moabite, qui accompagne sa belle-mère en Israël et se donne un mari en se glissant de nuit sous le manteau de Booz…
Une quatrième, aussi étrangère, dont on ne mentionne même pas le nom, femme d’Urie, fut victime du désir du roi David, qui la viola.
Ces quatre femmes, dans ta généalogie, n’ont-elles pas, pour diverses raisons, eu un exercice de la sexualité qui s’est écarté des normes reconnues?
Eh bien, avec Marie en plus, on peut dire que cette généalogie forme une lignée qui révèle un Dieu hors normes !
Tu viens nous dire, en naissant en pleine nuit froide du monde, que Dieu a une présence et un amour privilégiés pour les pauvres aux multiples visages de ce monde. Pourquoi ? On s’attend plutôt, dans ce monde, avec la théorie de Darwin, que le plus fort survivra mais non le plus faible. Mais parce que le pauvre, lui, est assez pauvre pour te faire de la place dans sa vie…Ses étables, la crèche de sa vie, de son cœur…
Ô Jésus, dans ce monde où on cherche à être des stars, des célébrités, des gens riches, dans cette culture moderne où on cherche une jeunesse éternelle, une richesse abondante, une santé débordante, une position importante et où on court après son souffle, où on s’occupe follement à être tout ce qu’on veut qu’on soit : rentable, productif, efficace, tu nous proposes, dans ton dépouillement, toute une simplicité dans notre style de vie, pour y retrouver les vrais valeurs du cœur : l’amour, le service, le travail non pas à son compte, solitaire, mais avec d’autres, solidaires.
Toute ta naissance et puis toutes tes souffrances qui suivront, Jésus, de l’exil en Egypte, au rejet par les tiens à Nazareth, jusqu’à ton jugement et ta condamnation à Jérusalem, te permettront de comprendre la souffrance des autres et espérer bâtir avec eux le royaume, le règne de l’amour, de la justice, du partage, de l’égalité, de la complémentarité, du respect de la dignité de tout être humain !
Que ce Noël nous rappelle cette Bonne Nouvelle que les anges ont chanté dans la nuit du premier Noël, avant que tu puisses parler, l’annoncer à ton tour. Une grande joie pour tout le peuple, un libérateur arrive pour tous ceux qui sont pris dans un EMPIRE, un système économique qui les écrase, qui les exploite au maximum, qui avale leur porte-monnaie, leur santé, leur vie même. Un sauveur est né ! Dans la ville du roi David, opprimée, exploitée, taxée par les Romains!
La Bonne Nouvelle, c’est que l’ordre mondial doit changer et tout va changer. Plus on va t’écouter, t’accueillir et vivre ton message et ta vie, plus ça va changer aussi notre monde pris avec la soif de l’avoir, du pouvoir et de la gloire ! Plus elle adviendra la civilisation de l’amour.
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Oui, Jésus, il n’y a pas plus libre que toi, et toi seul pourra nous libérer de ces sortes d’empires : empires tous pareils qui se succèdent l’un après l’autre avec souci de domination, avec la prétention d’apporter la paix, la justice et la liberté au monde avec le même mépris de l’autre, la même brutalité et la violence institutionnalisée.
(Aujourd’hui, jamais a-t-on été témoins d’autant de morts, d’autant de dévastations culturelles, et d’attaques contre la dignité humaine, la nature et la planète…)
Noël vient chaque année dévaluer radicalement tout ce qui fait la fierté de ces empires : pouvoir, contrôle, armement, mépris, prétention d’avoir Dieu de son côté, prétention de pouvoir apporter libération, salut, bonheur à tous… Noël nous dit que tout cela est du vent. Mais Noël annonce que tout va changer.
Comment cela peut-il se faire ? Sinon, par une nécessaire Incarnation du Christ dans notre chair, dans nos vies de tous le jours.
Et non, Dieu n’entre pas dans notre histoire en super héro qui, avec puissance, fait sauter tout ce qu’il y a de mauvais alors que nous n’aurions qu’à regarder ce spectacle passivement. Au contraire, par son humble venue dans le sein de Marie, Dieu tu nous dis que, loin d’être du cinéma à regarder, la dramatique de l’Incarnation nécessite notre participation.
Ce n’est pas du cinéma, mais du vrai qui est demandé : Notre oui à ta venue dans notre chair et bien de la bonne volonté au fil des jours pour que ta petite présence vulnérable en nous grandisse, s’affermisse jusqu’à ce qu’elle devienne adulte.
Voilà le vrai Noël ! Ta Présence, Jésus, à qui nous devons donner naissance en nous, nourrir en nous et laisser grandir en nous ! Tout cela pour la laisser nous transformer d’abord, nous changer le cœur pour l’agrandir à son meilleur! C’est comme ça que tout va changer : en devenant nous-mêmes le Corps du Christ aujourd’hui.
Je comprends ce soir pourquoi le signe donné par les anges est si significatif.
Un nouveau-né dans une mangeoire ! Un petit qui se donnera un jour à manger à toute l’humanité pour la transformer de l’intérieur, pour lui toucher le cœur et lui donner un cœur nouveau, combien plus grand et beau, enfin capable d’aimer, capable de pardonner, capable de faire le bien.
Mais pour cela, pour que ça change, il faut y mettre du nôtre. Il n’y a rien de magique ! Les bergers ont dû se déplacer pour aller à ta rencontre à Bethléem.
Les Rois aussi ont dû faire tout un pèlerinage pour arriver à Toi !
Ils prophétisaient qu’un jour toute l’humanité t’accueillerait et se laisserait guider et transformer par Toi ! Pourquoi se sont-ils prosternés devant l’enfant dans la mangeoire? Parce qu’ils ont reconnu ce qui se passe quand Dieu vient naître chez nous, quand Il vient prendre notre chair.
Cette nuit, Jésus, nous voulons faire comme les rois… Nous voulons t’offrir nos cœurs pour que Tu reviennes y faire ta demeure…quelque soit la crèche intérieure que tu y trouveras. En grande humilité, les rois se sont prosternés et t’ont adoré, ils t’ont aimé et reconnu, Jésus, présence divine dans notre chair!
Prenons ensemble un temps d’adoration, en cette année de l’Eucharistie…
Prosternons-nous et adorons Jésus là où il est vraiment : dans notre chair !
Réflexion de la nuit de Noël 2004
prononcée par le Père Yoland Ouellet o.m.i.
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