Approche
pastorale
«Notre mission est d’aller d’abord vers ceux
dont la condition réclame à grand cri une espérance
et un salut que seul le Christ peut offrir en plénitude.
Ce sont les pauvres aux multiples visages : nous leur donnons la préférence».
Saint Eugène de Mazenod dans Constitutions et règles : le charisme oblat, no 5
-
L’église
au cœur du Village
Saint-Pierre-Apôtre,
c’est cette paroisse du Centre-sud de Montréal, sous
la responsabilité des Oblats de Marie Immaculée (présents
depuis 1848), située en plein Village gay, qui «fait
bon accueil à tous les pécheurs». Géographiquement,
la paroisse, c’est une petite partie du Village, grand comme
un carré de sable. Pastoralement elle est grande comme le Montréal
métropolitain et ouverte à tous. Le Village, culturellement,
c’est les clubs, les bars, les restos, les spectacles, les commerces
de la rue Ste-Catherine, les couples gays et lesbiennes, hétéros
aussi, se promenant main dans la main. Radio-Canada et TVA y ont leur
«maison mère». Le Village c’est un oasis
«safe», rassurant pour l’identité. Bien sûr
le quartier est marqué par la pauvreté, l’itinérance,
la maladie, dont l’hécatombe dramatique du sida, la solitude,
la prostitution et la drogue, l’industrie du sexe et de la pornographie.
Mais aussi par la solidarité exprimée dans les nombreux
groupes populaires et leurs services, la joie de vivre, la recherche
du plaisir et de l’amour, la soif de liberté et de dignité,
de sens et de vie en plénitude. L’Église y est
très présente, discrètement, par ses membres,
les paroisses, la pastorale sociale et les communautés religieuses.
Inspirés
par l’attitude de Jésus dans l’Évangile
et poussés par l’élan missionnaire de saint Eugène
de Mazenod, fondateur des Oblats, Claude St-Laurent omi, curé
de la paroisse pendant 6 ans et actuel prêtre modérateur,
avec les membres en place du Conseil de pastorale, ont réalisé
que le Village gay regroupait des personnes blessées par la
dureté de la vie et les préjugés. Surtout depuis
1996, l’équipe pastorale s’est mise à accueillir
sans condition gays et lesbiennes mais aussi personnes séparées
et divorcées, ex-prêtres, prostitués et transsexuels.
Cette ouverture a rejoint tout le Québec et la Chapelle de
l’Espoir, dédiée aux personnes décédées
du sida, est devenue un lieu de pèlerinage pour la communauté
homosexuelle internationale. Cette chapelle symbolise l’Église
qui accueille les blessés de ce monde et marche avec eux. Bien
que composée très majoritairement de personnes d’orientation
homosexuelle, Saint-Pierre-Apôtre n’est pas une paroisse
gaie. Tous peuvent y trouver une place et sont considérés
comme des membres à part entière participant pleinement
à la vie de la communauté.
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Les
chemins de la vie 
«La première
attitude de l’évangélisation est de tendre l’oreille,
de se mettre à l’écoute du moindre bruissement»
( 1 )
La mission de l’Église c’est d’annoncer et
de vivre la Bonne Nouvelle qu’est Jésus-Christ et de
transformer les rapports sociaux en fonction de l’Évangile
(Paul VI, dans l’Annonce de l’Évangile). Cette
mission est notre priorité et s’intègre bien dans
le projet diocésain (Montréal) d’éducation
de la foi : «PROPOSER AUJOURD’HUI JÉSUS CHRIST,
une voie de liberté et de responsabilité». Un
projet de libération collective tout azimut comme nous le rappelle
le prophète Isaïe : «Le jeûne que je préfère,
n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la
méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer
libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces
tous les jougs !» (Is 58, 6). Alors, quelle Bonne Nouvelle avons-nous
pour notre monde ? Des normes et des condamnations ? Ou des paroles
de vie et des gestes d’espoir de solidarité? Nous avons
opté pour la vie et l’espoir. Les pratiques pastorales
de la paroisse Saint-Pierre-Apôtre peuvent étonner certains
sinon choquer. Elles posent questions car elles semblent parfois en
contradiction avec certaines traditions ecclésiales. Conscients
de ce fait nous avançons sur ce chemin avec humilité
et prudence. Nous ne prétendons pas détenir la vérité.
Depuis les débuts de cette ouverture pastorale sur la communauté
gay du Village, les consultations n’ont pas manqué de
même que les périodes de doute. Mais, comme Eugène
de Mazenod, l’amour passionné du Christ et des humains,
des «blessés» surtout, nous entraîne comme
un grand vent.
Alors nous sommes
à l’affût de l’Esprit, comme Marie, dans
la prière, de ses coups d’audace, de ses chemins imprévus
et bousculants. Il est à l’œuvre malgré nos
peurs et nos résistances. Peut-être même nous passe-t-il
sa Bonne Nouvelle par les «pauvres», par en bas…
Nous sommes donc très attentifs à la vie qui nous donne
ses propres échos dans le témoignage des membres de
la communauté (leurs parcours de libération et de réconciliation),
des résidents et des itinérants. Sans parler des autres
fruits qu’il nous est donné de voir pousser sur l’arbre
de la communauté paroissiale, fruits présentés
plus bas. Nous avons finalement beaucoup de confirmations sur nos
pratiques pastorales, dont celle des autorités diocésaines
et oblates. La parole du Cardinal Turcotte prononcée dans l’assemblée
dominicale le 1er décembre 2002 nous est restée dans
le cœur : «Soyez assurés que vous êtes aimés
de Dieu, quoiqu’on vous dise !»
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Compassion
et miséricorde 
Dans l’Église
catholique, on distingue l’approche pastorale de l’approche
légale. Cette dernière se réfère à
l’enseignement de l’Église et se situe davantage
au niveau des principes et de l’idéal chrétien
à atteindre : l’amour universel. Alors que la première
considère la réalité quotidienne de la vie de
foi incarnée dans des individus et des communautés,
dans leur marche, leur cheminement pour vivre l’Évangile
de Jésus-Christ. Donc la vie avec ses détours, ses reculs,
ses ambiguïtés, ses reniements et ses reprises qui demandent
indulgence et compassion. A Saint-Pierre-Apôtre nous privilégions
cette approche pastorale d’accompagnement au quotidien, à
l’écoute de la vie. Notre référence principale
n’est pas la Loi, ni la conformité à la Loi. Notre
référence ultime c’est l’Amour : l’Amour
qui engendre en nous une attitude de fond, une tournure du cœur
: compassion et miséricorde. La charité du Christ qui
s’actualise dans des gestes et des propos bienveillants, compatissants,
indulgents, espérants, guérissants, libérants.
Pour nous, ce qui a le plus indigné et blessé Jésus
en son temps ce n’est pas le manque de conformité à
la Loi ou même l’abondance des fautes mais la dureté
de cœur, la rigidité et le légalisme des responsables
religieux. N’est-il pas venu chercher les «malades du
cœur et de l’âme», les blessés ? À
Saint-Pierre-Apôtre, nous sommes en service au département
des soins intensifs de l’Église.
Lorsque nous
accueillons des personnes profondément blessées et humiliées
par leur entourage depuis l’enfance jusqu’à l’âge
adulte par les préjugés sociaux, les sarcasmes, le mépris,
le rejet sinon les agressions physiques, ce n’est pas le temps
de leur faire la morale. C’est le temps d’écouter
avec tout son coeur des frères et des sœurs en manque
d’amour et de communauté, en recherche d’unité
et de guérison, semblables à nous en tout y compris
le péché. Tous considérés par Jésus
comme des êtres à part entière, particulièrement
aimés et recherchés par son Père. C’est
pourquoi dans notre pastorale l’attention aux personnes est
primordiale ; elle se manifeste par un accueil chaleureux et des visitations
joyeuses où nos paroles et nos gestes sont empreints d’espérance,
de compassion et de miséricorde. Le catéchisme nous
le rappelle : «Ils doivent être accueillis avec respect,
compassion et délicatesse. On évitera à leur
égard toute marque de discrimination injuste.» (Catéchisme
catholique, no 2358). Voici ce que nous dit la mystique Marthe Robin
de l’accueil inconditionnel : «N’est-ce pas d’ailleurs
la différence des vrais mystiques avec les faux, que cette
miséricorde envers les pécheurs et les déviants
? Le faux mystique est toujours sévère et se présente
comme un «pur». Il est toujours moralisateur et pharisien.».
«Comme Jésus, Marthe ne condamnait jamais. Au risque
de scandaliser les modernes pharisiens, rappelons qu’elle recevait
nombre d’adultères ou de divorcés, elle leur parlait
rarement de leur situation, elle les aspirait plutôt dans le
véritable amour.» ( 2 )
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Le
chemin du cœur 
La Bonne Nouvelle
que nous annonçons et vivons c’est que Dieu nous aime
passionnément, qu’Il nous court après et qu’Il
a donné sa vie en Jésus-Christ pour notre liberté
et notre bonheur, qui que nous soyons. Il est la réponse aux
angoisses, peurs et famines de notre temps. Nous voulons donc faire
rencontrer l’Amour, qui a pour visage et pour nom Jésus,
à travers l’accueil et la vie fraternelle d’une
communauté, la pratique de la charité et de la justice
sociale, à travers l’écoute de la Parole, la prière,
les sacrements en particulier l’eucharistie. Sans oublier l’appel
à la conversion du cœur et au changement de cap dans sa
vie. Ce qui nous amène à vivre à contre-courant
de la société, un grand bouleversement dans notre vie.
Nous croyons que lorsqu’on découvre avec Jésus
Christ à quelle profondeur Dieu nous aime et que nous lui ouvrons
notre cœur avec confiance (la foi), nous en sommes marqués
et changés à jamais. Alors l’Amour nous envahit,
nous révèle notre vrai visage, notre valeur, notre dignité.
Il nous libère de tous nos esclavages et nous façonne
progressivement en vrais fils et filles de Dieu. Le mouvement de conversion
vient alors du cœur, du travail de la grâce en nous et
non des contraintes de la Loi. Le chemin du cœur nous semble
le seul chemin d’une véritable guérison (conversion)
en profondeur et nous y marchons patiemment avec notre communauté.
La guérison prend toute une vie à s’opérer.
N’exigeons pas des autres qu’ils y soient rendus d’un
coup alors que nous-mêmes n’y sommes pas encore.
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Liberté
et responsabilité 
«Dans une
communauté missionnaire, nous sommes tous responsables
d’annoncer et de catéchiser» (Proposer aujourd’hui
Jésus-Christ) ( 3 )
Notre pastorale
veut développer et affermir dans la communauté la liberté
et la responsabilité. Les Oblats de Marie Immaculée
ont favorisé l’implication des baptisés dans la
paroisse, par un Conseil de pastorale qui deviendra une équipe
missionnaire et en remplaçant le curé par un «responsable
laïc» accompagné d’un «modérateur»
prêtre. On nous dit souvent que nous sommes le Peuple de Dieu
et que nous devons pouvoir rendre compte de notre foi. Pour cela nous
essayons des formules pour assumer la mission ensemble (équipe
missionnaire) et favorisons le questionnement et la réflexion
sur notre foi à partir de notre expérience humaine et
des enjeux sociaux. S’atteler à comprendre la société
et son histoire, aller aux causes des maux et des injustices, comme
l’appauvrissement et l’exclusion, recourir à la
Parole et à la sagesse de l’Église pour s’éclairer,
se laisser questionner et passer à l’action (voir –
juger –agir). Discerner les signes des temps (Lc 12, 54-57)
et assumer notre contribution de citoyen et de baptisé en toute
liberté. «Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes
de ce qui est juste ?» (Lc 12, 57) disait Jésus aux foules.
Nous collaborons à la pastorale sociale du quartier et avons
participé à l’animation de deux rencontres de
réflexion chrétienne sur la prostitution. C’est
d’ailleurs la tradition des mouvements d’action catholique
et l’apport du Concile Vatican II que de promouvoir la responsabilité
des baptisés, le Peuple de Dieu, dans la réalisation
de la mission de l’Église. Former des adultes responsables,
capables d’autonomie et d’esprit critique, témoins
crédibles et articulés de leur foi dans un monde complexe.
Nous sommes adultes dans notre vie personnelle, familiale, sociale,
professionnelle, pourquoi pas aussi dans notre vie de foi et ecclésiale
? Que l’Esprit nous donne du discernement, du cœur et de
l’audace.
-
Des
fruits dans l'arbre 
Ne juge-t-on
pas un arbre à ses fruits ? Qu’est-ce qui pousse de bon
dans le jardin de Saint-Pierre-Apôtre ? Nous observons des guérisons
intérieures, une paix retrouvée, le passage du Dieu
punisseur au Dieu Amour, des réconciliations avec le paternel
ou avec l’Église, des engagements de toutes sortes dans
la communauté (par 65 bénévoles) ou ailleurs,
un climat de prière intense et de l’accueil joyeux et
fraternel. Le sacrement du pardon est très fréquenté.
Un noyau d’adorateurs s’est mis en place qui assume une
heure d’adoration hebdomadaire avec des amis de l’ex-Café
Chrétien. Un réseau de priants, surtout du Mont-Carmel,
porte l’Église d’ici et le quartier. Les visites
à la chapelle de l’Espoir sont très nombreuses.
Un professeur retraité donne gratuitement des cours de Bible
à une trentaine de paroissiens. Une équipe de «gardiens»
bénévoles assume l’accueil, gardant ainsi l’église
ouverte tous les jours. Une autre équipe prépare des
brunchs mensuels. Une autre s’active pour des liturgies de qualité.
Notre journal «Visage» se retrouve dans les lieux publics
du quartier pour dire l’Évangile en mots d’aujourd’hui.
D’autres accueillent même chez eux et rendent de multiples
services ailleurs avec la conviction de pratiquer leur foi et d’essayer
ainsi de vivre l’Évangile. Marie, femme de foi et de
charité au quotidien accompagne notre prière et nos
actions.
-
Vu
d'en bas 
Voici l’histoire
d’un parcours. Un homme qui a toujours été très
croyant s’est retrouvé «hors de l’Église»,
exclut par des hommes d’Église (en plus de son propre
père), à cause de son homosexualité. 25 ans d’exil
pour se retrouver un bon jour à Saint-Pierre-Apôtre,
accueilli chaleureusement par le curé. Réconciliation.
Depuis, il s’est engagé de tout cœur dans la communauté.
Je le vois à l’œuvre comme bénévole.
Je ne connais personne qui a le «don» d’évangéliser
comme lui, dans le langage et la culture du milieu. Il accueille les
«blessés» en sachant toujours dépasser les
besoins matériels pour aller au cœur, au besoin de fond.
Il n’a jamais suivi de cours de théologie ni de pastorale.
Son expérience du monde – et à 50 ans il en a
– sa foi, son grand cœur à la Marie-Madeleine et
sa disponibilité à l’Esprit Saint le rendent attentifs
à toutes sortes de situations qui deviennent des occasions
de relation et de révélation de sens. Au resto, à
la banque, au dépanneur, dans la rue, au camping. C’est
renversant de le voir aller. Pourtant cet homme a ses défauts
(l’emballage est rugueux) et il vit l’amour en couple
homosexuel… Et cet amour l’épanouit, l’ouvrant
davantage aux autres. «Je ne me cache plus, je vis dans la lumière
!» dit-il. Il y aurait bien des histoires d’amour édifiantes
à raconter comme ces couples marqués par le sida où
la charité de l’un a fait des merveilles pour la qualité
de vie de l’autre. «Nul n’a d’amour plus grand
que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime»
(Jn 15, 13). Combien d’ouvriers de ce genre laisse-t-on passer
car non conforme aux normes ? L’Esprit de Dieu est à
l’œuvre dans notre monde qu’Il aime. Serait-il encore
en train de se servir des pierres rejetées par les bâtisseurs
? Vu d’en bas ça ben l’air de ça !
Nous n’avons
pas fini d’apprendre à nous aimer et à nous pardonner,
de nous ouvrir et d’étendre nos solidarités comme
communauté. Nous ne sommes pas un ghetto. Nous voulons être
comme une famille où il y a de la place pour tous.
Gérard
Laverdure
Coordonnateur de la pastorale
Paroisse Saint-Pierre-Apôtre
7 octobre 2003
Notes
- Proposer Jésus-Christ
aujourd’hui, une voie de liberté et de responsabilité.
Projet diocésain d’éducation à la foi. Église
catholique de Montréal, 2003, p. 6
- Frère
Éphraïm cité par André Daigneault dans Jésus
Marie et notre temps, novembre 2002.
- Idem. p. 14.
Quelques suggestions
de lecture :
- Henri Nouwen,
Le retour de l’enfant prodigue, Bellarmin, 1995.
- André
Daigneault, Le chemin de l’imperfection, La sainteté des
pauvres, Anne Sigier, 2000.
- Alain Chapellier,
Le Christ nu, Seuil, 2003. (Pour les permanents de l’Église)
- Marina, Castañeda,
Comprendre l’homosexualité, Robert Laffont, Paris, 1999.
- Manon Jourdenais,
Maintenant que je ne vais plus mourir, Fides, 1997.
- Michel Dorais,
Mort ou fif.
- Colin Spencer,
Histoire de l’homosexualité – De l’Antiquité
à nos jours. Pocket.
- Daniel Barillo,
L’homophobie, PUF, Que sais-je ? no 3563, 2000.
- Xavier Thévenot,
Homosexualité masculine et morale chrétienne, Cerf, 1985.
- John J. McNeil,
Les exclus de l’Église – Apprendre à s’aimer.
Filipacchi, 1993.
L'univers
de l'homosexualité
«Tu
aimes tous les êtres et ne déteste aucune de tes œuvres
: aurais-tu haï l’une d’elles, tu ne l’aurais pas
créée. Et comment un être quelconque aurait-il subsisté
si toi, tu ne l’avais voulu, ou aurait-il été conservé
sans avoir été appelé par toi.»
(Sagesse 11, 24-25)
«En
effet il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein maternel…»
(Mt 19, 12)
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Un
univers complexe 
On ne peut vraiment
comprendre l’autre sans entrer dans son univers. Entendre son
histoire, ses amours, ses blessures, ses désespoirs, ses rêves.
Aller visiter le monde de l’ado, de la femme, de l’Haïtien,
du Musulman ou de l’Arabe, du prêtre, de l’homosexuel.
Écouter attentivement, avec son coeur. S’émerveiller.
A entrer ainsi chez les autres on risque de finir par perdre ses peurs
et les aimer tous. On aura encore des préjugés, mais
ce sera des préjugés favorables. N’est-ce pas
ce que Dieu a fait en s’incarnant chez nous.
C’est pourquoi
je considère essentiel de nous inviter à mettre les
pieds dans le jardin des homosexuels. En enlevant nos sandales, c’est-à-dire
en mettant de côté nos peurs et nos préjugés,
culturels et théologiques. Pieds nus. Pour y être depuis
plusieurs années j’y ai découvert des trésors.
J’ai longuement travaillé cette présentation,
par honnêteté, par fidélité, par amour.
Elle reste incomplète. De toute façon il est impossible
d’enfermer le mystère de quelqu’un dans quelques
phrases, dans des jugements, encore moins de toute une communauté.
Alors, en introduction, j’ai emprunté largement aux propos
d’une psychothérapeute d’origine mexicaine, Marina
Castañeda, spécialisée en thérapie familiale,
formée aux Etats-Unis (Harvard et Stanford) et à l’École
normale supérieure en France. Elle me semble faire le tour
de la question, intelligemment et honnêtement (Comprendre l’homosexualité,
des clés, des conseils, pour les homosexuels, leurs familles,
leurs thérapeutes, Pocket, Robert Laffont, Paris, 1999). Un
incontournable pour entrer dans l’univers de l’homosexualité.
A mesure de ma lecture mes sandales se détachaient. Je nous
invite donc à délier des courroies, à déposer
des jougs, à ouvrir des fenêtres, à explorer un
jardin, pour s’émerveiller de sa richesse comme pour
constater les dégâts que nos grosses bottes y ont fait.
N’avons-nous pas comme «assemblée des disciples
de Jésus» un rôle important à jouer dans
la lutte pour contrer l’homophobie et manifester l’éminente
dignité de tous les êtres humains..
L’homosexualité
est un donné factuel de départ, que l’adolescent
découvre à son corps défendant, sinon à
l’âge adulte, même après des années
de mariage et la venue d’enfants. Les personnes se définissant
explicitement comme homosexuelles représenteraient, aux Etats-Unis,
2,8% des hommes et 1,4% des femmes (Lauman, Edward O., 1994). Sans
compter les «implicitement», les inconscients, etc. A
travers les époques et les pays, «la proportion est étonnamment
constante», soit 4% pour les hommes et 2% pour les femmes, ayant
des relations et des conduites exclusivement homosexuelles. Elle n’aurait
pas changé depuis 50 ans. Selon Michel Foucault, dans son Histoire
de la sexualité, avant le XIXe siècle, il n’y
avait que des «actes homosexuels», et non des personnes.
Plus tard on a défini l’identité homosexuelle
à partir des comportements sexuels. Puis les mouvements de
libération gay des années 70 et 80 ont permis le développement
de communautés et de cultures gays. Alors, ce qui définit
l’homosexualité comporte bien des éléments
qui varient selon les cultures. «Est-ce que l’homosexualité
se réfère au domaine physique ou affectif ? Aux actes
ou à la pensée ?…» ( 1 )
) «Même dans le monde occidental, la relation exacte entre
genre et orientation sexuelle est devenue de plus en plus complexe.
Avant, il était facile de penser que l’homosexuel était
un homme efféminé, et la lesbienne une femme masculine
– du point de vue de l’anatomie, des hormones, de la personnalité
ou même de l’«âme» ( 2 ).
Complexe… et on ne parle même pas de bisexualité,
de transsexualité, ou d’hermaphrodisme…
-
Identités
multiples 
«Commençons
avec un paradoxe : L’homosexuelle n’est pas toujours homosexuel.
L’hétérosexuel, oui.» ( 3 )
L’expérience homosexuelle est même profondément
différente pour les hommes et les femmes. Castañeda
explique : «Dans tous ses échanges sociaux, professionnels
et familiaux, son orientation sexuelle (à l’hétéro)
est toujours une partie de son identité essentielle. L’homme
hétérosexuel entre en relation avec les hommes et les
femmes d’une certaine façon, qui exprime ouvertement
son orientation et qui est globalement invariable. La femme hétérosexuelle
a des gestes, des conduites et des façons de parler qui reflètent
non seulement sa féminité, mais aussi son hétérosexualité.
Dans les deux cas, sexe biologique, orientation sexuelle et rôles
sociaux tendent à converger, et à former une identité
plus ou moins stable.»
«Par contre,
l’homosexuel ne se déplace pas dans le monde avec une
identité constante. Ses attitudes, ses gestes, sa façon
d’entrer en relation avec autrui changent selon les circonstances.
Il peut paraître hétérosexuel au bureau, asexué
dans sa famille, et exprimer son orientation sexuelle seulement en
présence de quelques amis. Ou bien, pendant de longues périodes
de sa vie, il peut nier complètement son homosexualité
et paraître exactement le contraire : un don Juan, ou bien une
femme fatale toujours à la recherche de nouvelles conquêtes.»
«De plus,
l’hétérosexuel a été éduqué
pour l’être ; depuis sa plus tendre enfance il a été
formé pour un rôle, et une place, dans le monde hétérosexuel.
Cela n’est pas le cas pour l’homosexuel, qui très
souvent ne prend conscience de son orientation qu’au cours de
l’adolescence ou de l’âge adulte. Donc, il n’a
pas grandi dans son rôle ; il n’a pas été
éduqué pour être homosexuel. Il lui manque toutes
sortes d’habileté et de codes sociaux dont il aura besoin
dans le monde homosexuel qui sera le sien. Quand il découvre
enfin son orientation sexuelle, il doit réapprendre toutes les
règles de l’amour, de l’amitié et de la convivialité.
Il n’est pas étonnant qu’on puisse lire, dans la
littérature psychologique traditionnelle, que les homosexuels
sont «peu mûrs» dans leurs relations sociales et de
c disait-on ! Même pour les jeunes hétérosexuels,
la tâche n’est pas facile, aujourd’hui, de se bâtir
des compétencouples. Cependant, il ne s’agit pas d’un
manque de maturité mais d’apprentissage.» ( 4 )
Un univers complexees et une identité. Quel défi pour
un jeune homosexuel qui récolte en prime rejets et condamnations
dans ses milieux de vie successifs…
-
Une
genèse toujours inexpliquée 
Bien que les
savants aient fait beaucoup de recherches ces dernières années
pour trouver des caractéristiques hormonales ou génétiques,
ils n’ont rien trouvé de concluant. «Aucune des
théories de l’homosexualité apparues jusqu’ici
– qu’elles soient d’ordre psychanalytique ou hormonal
– ne suffit pour expliquer pourquoi certaines personnes sont
homosexuelles et d’autres non. Tout cela suggère qu’il
n’y a pas une seule explication mais plusieurs, qui agissent
conjointement : biologiques, sociales, culturelles, familiales et
personnelles.» ( 5 ).
Devrions-nous vraiment chercher à savoir se demande l’auteur
? On ne le fait pas pour les hétérosexuels… parce
qu’ils sont considérés normaux. Alors la recherche
d’explications pose problème en elle-même. Même
le vocabulaire est piégé. Le mot «sodomie»
rattaché aux activités homosexuelles avait une signification
beaucoup plus large au Moyen-Âge : «le mot «sodomie»
se référait à toute une série d’actes
sexuels considérés comme péchés, qui comprenaient
la masturbation, la fellation, le coït anal, la bestialité
et le coït interrompu – en un mot toutes les pratiques
sexuelles qui n’avaient pas comme but la procréation.
Quelques théologiens considéraient aussi comme sodomie
le fait pour un chrétien d’avoir des relations avec un
juif ou un musulman : ces derniers étant vus comme des animaux,
tout contact sexuel avec eux relevait de la bestialité.»
( 6 ). Que
de culturel dans nos jugements de valeur ! On ne peut vraiment pas
dire que les sciences humaines ne rendent pas de grands services à
l’humanité et aux religions dans leur compréhension
des comportements humains et des mystères de la nature.
-
Quel
regard portons-nous ? 
Avec quel regard,
quel cœur regardons-nous les autres ? Quel est le poids de nos
regards sur les personnes pauvres, itinérantes, différentes,
homosexuelles ? A connaître de l’intérieur la communauté
homosexuelle, ce qui frappe d’abord c’est sa grande diversité,
sa richesse humaine, qui fait sauter les clichés qu’on
nous a transmis. L’exhibitionnisme de la parade gaie est une
caricature et ne rend pas justice aux gais. Nous généralisons
trop facilement. L’univers homosexuel ne s’assimile pas
à Sodome et Gomorrhe. Or, cet univers complexe est tissé
au fil d’une très grande sensibilité, humaine
et spirituelle, de générosité et de créativité,
d’une infatigable recherche d’amour et d’une grande
soif spirituelle. Cet univers est aussi tissé de beaucoup de
rejet, à commencer par le milieu familial qui devrait pourtant
construire nos bases relationnelles, le rejet paternel étant
le plus commun. Le scénario se poursuit à l’école
et en milieu de travail pour aboutir à l’Église.
Un parcours comme une «passion» que personne de sain ne
choisirait. D’ailleurs ils le disent eux-mêmes qu’ils
n’ont pas choisi cette orientation et les sciences humaines
le confirment depuis 30 ans. L’homosexualité n’est
pas une pathologie ni une perversion. Ce qui fut démontré
d’abord par une psychologue américaine, Evelyn Hooker,
en 1958. Puis «…l’Association psychiatrique des
Etats-Unis a rayé l’homosexualité de sa liste
des pathologies mentales en 1973. Elle a été suivie
par l’Association psychologique du même pays en 1975,
et par l’Organisation mondiale de la santé en 1993. Cependant,
ces groupes ont reconnu, dans leurs manuels diagnostiques respectifs,
que la personne qui n’accepte pas son homosexualité peut
souffrir de dépression, d’anxiété et d’autres
troubles psychologiques – mais que ceux-ci dérivent de
pressions familiales et sociales, et des connotations négatives
généralement associées à l’homosexualité»
( 7 ).
Le Magistère
reconnaît d’ailleurs que les homosexuels «ne choisissent
pas leur condition homosexuelle foncière ; elle constitue pour
la plupart d’entre eux une épreuve.» (Catéchisme
catholique, no 2358). Comme c’est aussi une épreuve pour
plusieurs de ne pas avoir d’enfants. Certains en ont eu et ont
essayé d’être «normal» en se mariant.
Peine perdue. La nature parle plus fort. Alors affirmer à quelqu’un
que nous l’aimons et le respectons et du même souffle
dire que «les actes d’homosexualité sont intrinsèquement
désordonnés» (Catéchisme catholique, no
2357), contre nature, ne fait qu’accentuer la division en lui.
Soutenir que toutes ses relations amoureuses impliquant la génitalité,
même engagées dans un couple, sont perverses et stériles,
c’est le condamner comme personne. Car c’est tout notre
être qui est investi dans nos amours. Le message que les personnes
homosexuelles reçoivent finalement c’est qu’elles
sont une erreur de la nature, que Dieu s’est trompé en
les faisant, donc qu’elles ne sont pas voulues de Lui. Quelle
Bonne Nouvelle ! Pas responsable mais coupable quand même…
Responsable de son choix de vivre un amour profond et fidèle
en couple, mais pour vous ça ne compte pas… vous ne correspondez
pas aux normes. Et puis ce n’est pas de l’amour, c’est
de l’amitié avec du sexe. Nous le savons à votre
place… Il y a de l’amour et du bon cru même à
saveur évangélique chez des couples homosexuels. Qu’avons-nous
à nos yeux pour qu’ils ne voient pas ?
-
L'illusoire
guérison 
Par le passé,
la psychiatrie s’est essayé à guérir les
personnes homosexuelles par toutes sortes de méthodes souvent
agressantes et aberrantes. «Mais on a aussi essayé la
castration, l’hystérectomie, la lobotomie et diverses
drogues… Toutes les recherches récentes montrent qu’il
est presque impossible de changer l’orientation sexuelle, même
quand une personne le demande. En plus, les tentatives de ce genre
peuvent avoir des conséquences graves : l’homosexuel
qui cherche à «être guéri» et n’y
arrive pas finit par se sentir encore plus malade et coupable qu’auparavant.
Comme l’a expliqué l’Association psychiatrique
des Etats-Unis à la fin de 1998, en condamnant formellement
toute thérapie visant à «guérir»
l’homosexualité, «la thérapie réparatrice
peut faire du mal aux patients en provoquant de la dépression,
de l’anxiété et des conduites autodestructrices.»
( 8 )
-
Homophobie
viscérale 
Malgré
les progrès accomplis dans le respect des personnes homosexuelles,
grâce à la circulation de l’information, aux chartes
des droits et aux groupes de pression, l’homophobie ( 9 )
a encore le vent dans les voiles. «En 1998, il a suffi, aux
Etats-Unis, qu’un jeune homme gay (Matthew Shephard) baisse
la garde pendant une soirée, dans un endroit situé hors
du petit territoire où l’homosexualité est acceptée,
pour être brutalement torturé et assassiné.»
( 10 ) La même
année une dizaine de New-Yorkais enclenchaient un projet de
recherche sur le climat de tolérance dans cette petite ville
américaine du Wyoming, Laramie, et un film en est sorti : «The
Laramie project». À voir ! Un discours de tolérance
et d’ouverture n’est pas une garantie de pratiques correspondantes.
En 2001, aux Etats-Unis, il y a eu 11 meurtres pour des motifs d’homosexualité.
«L’homophobie,
le honte et l’isolement règnent encore presque partout
dans le monde. Or, un bon nombre des traits psychologiques que nous
avons dépeints dans ce livre (Comprendre l’homosexualité)
dérivent de cette situation, qui limite à bien des égards
le développement personnel des homosexuels. L’homophobie
intériorisée, les difficultés de la clandestinité
et certaines dynamiques de couple sont intimement liés à
la discrimination subie par les homosexuels depuis des siècles.»
( 11 ).
Les violences,
que ce soit envers les femmes, les étrangers ou les homosexuels,
s’enracinent dans les paroles et les attitudes entretenues socialement.
Le débat sur les mariages gays a mis en évidence l’homophobie
viscérale de bien des chrétiens, jusqu’aux pasteurs,
dont certains ont tenu des propos démagogiques sinon haineux
envers les homosexuels. Assimiler homosexualité à pédophilie
et à bestialité c’est faire preuve d’ignorance
sinon de malhonnêteté. Le tourisme sexuel et la pédophilie
comme l’inceste sont massivement le fait des hommes hétérosexuels.
Plutôt que d’en rajouter et de faire des homosexuels les
boucs émissaires des perversions de notre époque, peut-être
vaudrait-il mieux œuvrer à contrer l’homophobie,
qui est une forme du racisme, surtout dans notre propre maison, et
promouvoir le respect de la dignité de tout être humain,
quel qu’il soit. Cherchons leur «serviabilité»
et leur fécondité au-delà de la reproduction
de l’espèce. Les personnes homosexuelles ne sont pas
des morceaux de trop dans le puzzle familial ou social ?
-
La
fécondité des personnes homosexuelles 
«Venez
maintenant, apprendre de nous ce que vous êtes
aux yeux de la foi, pauvres de Jésus Christ…
mes frères, mes chers frères, mes respectables
frères, écoutez-moi !»
Saint Eugène de Mazenod aux domestiques de Marseille
Toute relation
d’amour est une ouverture à l’autre et porte ses
fruits. Si l’altérité la plus visible se vit dans
la relation hétérosexuelle, elle n’est pas le
seul chemin. Sinon quelle altérité pourraient bien développer
des religieux, surtout moines et moniales, qui se retrouvent regroupés
dans un espace fermé avec des êtres de même sexe
? Bien sûr, la relation privilégiée avec l’Autre
fait dépasser celle du couple pour ouvrir sur l’universel.
Mais toutes les relations, amoureuses comme amicales, qui se vivent
dans le respect et la durée sont des croissances dans l’altérité
et des actes de foi dans la vie. D’ailleurs la vie est remplie
d’appel à l’altérité : familiale,
professionnelle, ethnique, culturelle, religieuse, générationnelle.
Ces relations ne seraient-elle pas aussi un signe sensible de l’Amour
de Dieu ? Même si nous avons à dépasser l’altérité
sexuelle pour devenir frère et sœur de tous les humains
?
Pourquoi ne s’en
tenir qu’à la procréation biologique comme critère
de fécondité, d’épanouissement ou de serviabilité
sociale ? Ne dit-on pas des prêtres et des religieux qu’ils
ont une fécondité spirituelle ? Même extension
pour le mariage… «Il ne peut en effet y avoir de stérilité
dans le mariage chrétien, appelé à se faire service
d’amour à tous les petits, les pauvres et les marginaux.
Les époux seront «père» et «mère»,
qu’ils aient des enfants ou non ; ils sauront se montrer disponibles
au service de l’Église et de la société.»( 12 )
Alors pourquoi exclure les homosexuels de l’amour de couple
avec l’argument de la fécondité ? Ils sont féconds
ou créatifs autrement, c’est tout. Ils sont très
présents et «en service» dans l’Église
et la société. Quand on les y accueille. Il y a de nombreux
prêtres homosexuels. Ils ont ainsi une «fécondité»
sociale et spirituelle, comme chez bien des célibataires qui
jouent un rôle essentiel dans la famille et la société.
En plein été, dans un camping gay, j’ai été
témoin de la serviabilité, de la générosité
et du désintéressement de nombreuses personnes. A leur
manière, les personnes homosexuelles présentent des
visages d’amour de Dieu.
-
Chasteté
et célibat 
Quant à
l’appel à la chasteté affirmé au no 2359
du catéchisme, il demande beaucoup de discernement dans son
application. Il se présente d’ailleurs comme un cheminement
: «elles (les personnes) peuvent et doivent se rapprocher, graduellement
et résolument, de la perfection chrétienne.» (no
2359). Qui parmi nous réalise la perfection chrétienne
? Le contexte fait référence à la perfection
du célibat. Considérant la puissance de la libido et
son immense charge d’inconscient (personnel, familial et collectif)
ce n’est pas une mince entreprise que de la maîtriser.
Si ceux qui ont fait le vœu de chasteté librement - qui
bénéficient de la grâce par leur vœu, l’eucharistie
quotidienne et le support communautaire - sont nombreux à ne
pouvoir y arriver, qu’en sera-t-il pour ceux qui s’en
voient faire une obligation, une vocation de naissance ? Alors pourquoi
leur imposer un tel fardeau ? Comment vivre l’amour sans sexualité
et génitalité avec une identité homosexuelle
reconnue et acceptée quand «la sexualité affecte
tous les aspects de la personne humaine, dans l’unité
de son corps et de son âme ? Elle concerne particulièrement
l’affectivité, la capacité d’aimer et de
procréer et, d’une manière plus générale,
l’aptitude à nouer des liens de communion avec autrui.»
( 13 ) Pourquoi
séparer ce que Dieu a uni ?
Pourtant, la
chasteté, n’est pas pour nous une prison ou un anachronisme.
La chasteté (non au sens d’abstinence) comme respect
de la dignité de l’autre, dans son être et dans
son corps, comme attention à l’autre dans son intégrité
et sa liberté, est un idéal d’amour pour tous
les humains, en couple ou non. Elle est d’autant plus pertinente
dans une culture hyper érotisée et pornographique à
l’extrême. Dans le couple vivant une sexualité
génitale elle constitue tout un défi à cause
même des forces en jeux. Toute notre vie, notre dynamisme amoureux
et relationnel, nos carences comme notre agressivité se retrouvent
dans la sexualité et son expression génitale. La chasteté
de respect et de dignité est un grand chemin de libération
qui s’étend sur toute une vie. Elle s’obtient par
l’amour véritable et la prière. Quant au célibat
consacré il n’est pas pour nous une «bizarrerie
religieuse» même s’il est difficile à comprendre
pour le monde. Quand Dieu débarque chez quelqu’un comme
un amoureux jaloux… la réponse à tant d’Amour
peut prendre la forme d’un don total, corps et âme. C’est
la radicalité de l’Amour et l’amour humain n’y
est pas étranger. Mais un tel don est un appel que nous adresse
le Seigneur, individuellement, dans le secret du cœur. Il ne
s’impose pas à un groupe social.
-
La
communion des corps 
Il y aurait tout un chapitre à écrire sur la beauté
et la profondeur de la sexualité et de son expression génitale,
sur la rencontre amoureuse comme signe et matrice de la rencontre
de l’Autre, sur l’union des corps comme reflet de la communion
trinitaire. Le taoïsme parle de l’union sexuelle comme
d’un geste sacré. Le Cantique des cantiques en fait la
métaphore de l’union mystique avec Dieu. Jésus
pour sa part nous invite à une intimité de communion
avec le Père, en Lui, au-delà de la dualité sexuelle
: «Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père
est en moi» (Jn 14, 11) et «Demeurez en moi comme je demeure
en vous !» (Jn 15, 4). Ce qui n’invalide en rien la richesse
et la profondeur de la sexualité humaine. D’ailleurs,
dans le repas eucharistique Jésus se donne à nous comme
dans l’amour, c’est une communion à son corps et
à son être de Ressuscité. Il y a bien des formes
de communion à l’autre.
-
La
loi de l'amour 
Finalement, comme
chrétiens, ce n’est pas à la loi naturelle, ni
même à la fécondité ou à l’altérité
des sexes qu’il faut référer pour évaluer
la moralité des amours homosexuels, mais à ce qui constitue
le cœur du message évangélique, soit l’amour.
«Maître, quel est le plus grand commandement dans la Loi
? Jésus lui déclara : «Tu aimeras le Seigneur
ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute
ta pensée» C’est là le grand, le premier
commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain
comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute
la Loi et les prophètes.» (Mt 22, 37-40). L’Évangile
c’est l’amour, à pleines pages dans les gestes
et les paroles de Jésus (Jn 13, 34 ; 15, 12-17 ; Mt 7, 12 ;
Rm 13, 8-10 ; 1Co 16, 14 ; Ga 5, 13-14 ; etc.). Au point où
saint Augustin dira : «Aimez, et faites ce que vous voulez !»
pour exprimer la place centrale de l’amour dans le christianisme.
L’amour avec ses exigences de respect infini de l’autre,
de don de soi, de compassion et de miséricorde, exigences qui
dépassent celles de la Loi. Nous ne sommes plus sous le régime
de la Loi mais sous celui de la grâce, de l’amour et de
la liberté. Paul ira jusqu’à dire : «Il
n’y a plus ni juif ni grec, ni hommes ni femmes».
Ainsi s’exprime
le père dominicain Gareth Moore sur la Loi de l’amour:
«…Si, suivant l’autorité de Jésus,
on prenait l’amour comme fondement et point de départ,
on pourrait facilement arriver à une conclusion bien loin de
la doctrine actuelle concernant l’homosexualité. L’amour
homosexuel existe, c’est indéniable, on n’a qu’à
regarder.». «Bref, il est simplement faux de dire que
les rapports homosexuels sont foncièrement caractérisés
par la complaisance de soi. Toutes les intentions, tous les désirs
qui sont possibles à un couple hétérosexuels
sont possibles aussi à un couple homosexuels, sauf l’intention
de procréer, et le manque de cette intention ne rend pas égoïste
les rapports sexuels. Si les rapports hétérosexuels
peuvent être l’expression d’un don mutuel de soi,
les rapports homosexuels peuvent l’être aussi. Si cette
suggestion est correcte, les homosexuels sont sujets à la même
loi que les hétérosexuels, celle de l’amour. Ils
y sont tous sujets parce que l’amour est la vraie volonté
de Dieu.» ( 14 )
«Pour la plupart
des gens dans la plupart des circonstances, cet amour ne s’exprime
pas sexuellement. Dans le cas d’un amour sexuel, les rapports
sexuels deviennent l’expression naturelle de l’amour.
On peut croire que dans ce cas-là l’union sexuelle d’un
couple homosexuel peut devenir aussi, comme le prétend l’Église
dans le cas d’un couple hétérosexuel, une représentation
symbolique de cet amour qui est le principe de l’unité
de Dieu.» «…Un chrétien qui aime vraiment
un autre rend grâce à Dieu pour l’autre. Certains
d’entre nous sont hétérosexuels, d’autres
homosexuels ; nous n’avons aucune prise là-dessus. Mais
si Dieu nous a donné un ou une autre que nous sommes capables
d’aimer, nous pouvons tous, nous devrions tous en rendre grâce
à Dieu.» ( 15 )
L’être
humain est complexe ; l’univers de la sexualité également.
Chaque personne est un mystère sans fond, à l’image
de Dieu. Chaque personne est sacrée, comme sa dignité,
sa liberté, sa sexualité, ses amours. Enlevons nos sandales
en approchant du mystère qu’est chaque personne et demandons
à Dieu ses lumières, son regard et son coeur.
Gérard
Laverdure,
Coordonnateur de la pastorale
Pour Saint-Pierre-Apôtre
11 novembre 2003
Notes
- Castañeda,
Marina. Comprendre l’homosexualité, Robert Laffont, 1999,
p.22.
- Idem. p. 23.
- Idem. p. 15.
- Idem. pp. 15-16.
- Idem. p. 25.
- Idem. p. 26.
- Idem. p. 33.
- Idem. p. 28.
- Homophobie :
Rejet de l’homosexualité, hostilité systématique
à l’égard des homosexuels. (Le Petit Larousse 2000).
- Idem. p. 334.
- Idem. p. 334.
- Dictionnaire
de la vie spirituelle, Éd. Du Cerf, 1987, p.417.
- Catéchisme
de l’Église catholique, Mame/Plon, 1992, p.475.
- Conférence du père
dominicain Gareth Moore à la Communauté dominicaine de
Froidmont à Rixensart les 8 et 9 mars 1997. Il est décédé
en décembre 2002.
- Idem.
Quelques suggestions
de lecture :
- Castañeda,
Maria. Comprendre l’homosexualité, Pocket, Robert Laffont,
Paris, 1999.
- Fr. Timothy Radcliffe, op. Je vous appelle amis, Éditions du
Cerf, 2000.
- Spencer, Colin.
Histoire de l’homosexualité – De l’Antiquité
à nos jours. Pocket.
- Barillo, Daniel.
L’homophobie, PUF, Que sais-je ? no 3563, 2000.
- McNeil, John
J. Les exclus de l’Église – Apprendre à s’aimer.
Filipacchi, 1993.
- Jourdenais, Manon.
Maintenant que je ne vais plus mourir, Fides, 1997.
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