Priorités pastorales

Approche pastorale

L'univers de l'homosexualité

    1. L'église au cœur du Village
    2. Les chemins de la vie
    3. Compassion et miséricorde
    4. Le chemin du cœur
    5. Liberté et responsabilité
    6. Des fruits dans l'arbre
    7. Vu d'en bas
  1. Un univers complexe
  2. Identités multiples
  3. Une genèse toujours inexpliquée
  4. Quel regard portons-nous ?
  5. L'illusoire guérison
  6. Homophobie viscérale
  7. La fécondité des personnes homosexuelles
  8. Chasteté et célibat
  9. Communion des corps
  10. La loi de l'amour

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«Notre mission est d’aller d’abord vers ceux
   dont la condition réclame à grand cri une espérance
   et un salut que seul le Christ peut offrir en plénitude.
   Ce sont les pauvres aux multiples visages : nous leur donnons la préférence».
Saint Eugène de Mazenod dans Constitutions et règles : le charisme oblat, no 5
  1. L’église au cœur du Village  Début de l'article

    Saint-Pierre-Apôtre, c’est cette paroisse du Centre-sud de Montréal, sous la responsabilité des Oblats de Marie Immaculée (présents depuis 1848), située en plein Village gay, qui «fait bon accueil à tous les pécheurs». Géographiquement, la paroisse, c’est une petite partie du Village, grand comme un carré de sable. Pastoralement elle est grande comme le Montréal métropolitain et ouverte à tous. Le Village, culturellement, c’est les clubs, les bars, les restos, les spectacles, les commerces de la rue Ste-Catherine, les couples gays et lesbiennes, hétéros aussi, se promenant main dans la main. Radio-Canada et TVA y ont leur «maison mère». Le Village c’est un oasis «safe», rassurant pour l’identité. Bien sûr le quartier est marqué par la pauvreté, l’itinérance, la maladie, dont l’hécatombe dramatique du sida, la solitude, la prostitution et la drogue, l’industrie du sexe et de la pornographie. Mais aussi par la solidarité exprimée dans les nombreux groupes populaires et leurs services, la joie de vivre, la recherche du plaisir et de l’amour, la soif de liberté et de dignité, de sens et de vie en plénitude. L’Église y est très présente, discrètement, par ses membres, les paroisses, la pastorale sociale et les communautés religieuses.

    Inspirés par l’attitude de Jésus dans l’Évangile et poussés par l’élan missionnaire de saint Eugène de Mazenod, fondateur des Oblats, Claude St-Laurent omi, curé de la paroisse pendant 6 ans et actuel prêtre modérateur, avec les membres en place du Conseil de pastorale, ont réalisé que le Village gay regroupait des personnes blessées par la dureté de la vie et les préjugés. Surtout depuis 1996, l’équipe pastorale s’est mise à accueillir sans condition gays et lesbiennes mais aussi personnes séparées et divorcées, ex-prêtres, prostitués et transsexuels. Cette ouverture a rejoint tout le Québec et la Chapelle de l’Espoir, dédiée aux personnes décédées du sida, est devenue un lieu de pèlerinage pour la communauté homosexuelle internationale. Cette chapelle symbolise l’Église qui accueille les blessés de ce monde et marche avec eux. Bien que composée très majoritairement de personnes d’orientation homosexuelle, Saint-Pierre-Apôtre n’est pas une paroisse gaie. Tous peuvent y trouver une place et sont considérés comme des membres à part entière participant pleinement à la vie de la communauté.

  2. Les chemins de la vie  Début de l'article

    «La première attitude de l’évangélisation est de tendre l’oreille, de se mettre à l’écoute du moindre bruissement» ( 1 )
    La mission de l’Église c’est d’annoncer et de vivre la Bonne Nouvelle qu’est Jésus-Christ et de transformer les rapports sociaux en fonction de l’Évangile (Paul VI, dans l’Annonce de l’Évangile). Cette mission est notre priorité et s’intègre bien dans le projet diocésain (Montréal) d’éducation de la foi : «PROPOSER AUJOURD’HUI JÉSUS CHRIST, une voie de liberté et de responsabilité». Un projet de libération collective tout azimut comme nous le rappelle le prophète Isaïe : «Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs !» (Is 58, 6). Alors, quelle Bonne Nouvelle avons-nous pour notre monde ? Des normes et des condamnations ? Ou des paroles de vie et des gestes d’espoir de solidarité? Nous avons opté pour la vie et l’espoir. Les pratiques pastorales de la paroisse Saint-Pierre-Apôtre peuvent étonner certains sinon choquer. Elles posent questions car elles semblent parfois en contradiction avec certaines traditions ecclésiales. Conscients de ce fait nous avançons sur ce chemin avec humilité et prudence. Nous ne prétendons pas détenir la vérité. Depuis les débuts de cette ouverture pastorale sur la communauté gay du Village, les consultations n’ont pas manqué de même que les périodes de doute. Mais, comme Eugène de Mazenod, l’amour passionné du Christ et des humains, des «blessés» surtout, nous entraîne comme un grand vent.

    Alors nous sommes à l’affût de l’Esprit, comme Marie, dans la prière, de ses coups d’audace, de ses chemins imprévus et bousculants. Il est à l’œuvre malgré nos peurs et nos résistances. Peut-être même nous passe-t-il sa Bonne Nouvelle par les «pauvres», par en bas… Nous sommes donc très attentifs à la vie qui nous donne ses propres échos dans le témoignage des membres de la communauté (leurs parcours de libération et de réconciliation), des résidents et des itinérants. Sans parler des autres fruits qu’il nous est donné de voir pousser sur l’arbre de la communauté paroissiale, fruits présentés plus bas. Nous avons finalement beaucoup de confirmations sur nos pratiques pastorales, dont celle des autorités diocésaines et oblates. La parole du Cardinal Turcotte prononcée dans l’assemblée dominicale le 1er décembre 2002 nous est restée dans le cœur : «Soyez assurés que vous êtes aimés de Dieu, quoiqu’on vous dise !»

  3. Compassion et miséricorde  Début de l'article

    Dans l’Église catholique, on distingue l’approche pastorale de l’approche légale. Cette dernière se réfère à l’enseignement de l’Église et se situe davantage au niveau des principes et de l’idéal chrétien à atteindre : l’amour universel. Alors que la première considère la réalité quotidienne de la vie de foi incarnée dans des individus et des communautés, dans leur marche, leur cheminement pour vivre l’Évangile de Jésus-Christ. Donc la vie avec ses détours, ses reculs, ses ambiguïtés, ses reniements et ses reprises qui demandent indulgence et compassion. A Saint-Pierre-Apôtre nous privilégions cette approche pastorale d’accompagnement au quotidien, à l’écoute de la vie. Notre référence principale n’est pas la Loi, ni la conformité à la Loi. Notre référence ultime c’est l’Amour : l’Amour qui engendre en nous une attitude de fond, une tournure du cœur : compassion et miséricorde. La charité du Christ qui s’actualise dans des gestes et des propos bienveillants, compatissants, indulgents, espérants, guérissants, libérants. Pour nous, ce qui a le plus indigné et blessé Jésus en son temps ce n’est pas le manque de conformité à la Loi ou même l’abondance des fautes mais la dureté de cœur, la rigidité et le légalisme des responsables religieux. N’est-il pas venu chercher les «malades du cœur et de l’âme», les blessés ? À Saint-Pierre-Apôtre, nous sommes en service au département des soins intensifs de l’Église.

    Lorsque nous accueillons des personnes profondément blessées et humiliées par leur entourage depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte par les préjugés sociaux, les sarcasmes, le mépris, le rejet sinon les agressions physiques, ce n’est pas le temps de leur faire la morale. C’est le temps d’écouter avec tout son coeur des frères et des sœurs en manque d’amour et de communauté, en recherche d’unité et de guérison, semblables à nous en tout y compris le péché. Tous considérés par Jésus comme des êtres à part entière, particulièrement aimés et recherchés par son Père. C’est pourquoi dans notre pastorale l’attention aux personnes est primordiale ; elle se manifeste par un accueil chaleureux et des visitations joyeuses où nos paroles et nos gestes sont empreints d’espérance, de compassion et de miséricorde. Le catéchisme nous le rappelle : «Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste.» (Catéchisme catholique, no 2358). Voici ce que nous dit la mystique Marthe Robin de l’accueil inconditionnel : «N’est-ce pas d’ailleurs la différence des vrais mystiques avec les faux, que cette miséricorde envers les pécheurs et les déviants ? Le faux mystique est toujours sévère et se présente comme un «pur». Il est toujours moralisateur et pharisien.». «Comme Jésus, Marthe ne condamnait jamais. Au risque de scandaliser les modernes pharisiens, rappelons qu’elle recevait nombre d’adultères ou de divorcés, elle leur parlait rarement de leur situation, elle les aspirait plutôt dans le véritable amour.» ( 2 )

  4. Le chemin du cœur  Début de l'article

    La Bonne Nouvelle que nous annonçons et vivons c’est que Dieu nous aime passionnément, qu’Il nous court après et qu’Il a donné sa vie en Jésus-Christ pour notre liberté et notre bonheur, qui que nous soyons. Il est la réponse aux angoisses, peurs et famines de notre temps. Nous voulons donc faire rencontrer l’Amour, qui a pour visage et pour nom Jésus, à travers l’accueil et la vie fraternelle d’une communauté, la pratique de la charité et de la justice sociale, à travers l’écoute de la Parole, la prière, les sacrements en particulier l’eucharistie. Sans oublier l’appel à la conversion du cœur et au changement de cap dans sa vie. Ce qui nous amène à vivre à contre-courant de la société, un grand bouleversement dans notre vie. Nous croyons que lorsqu’on découvre avec Jésus Christ à quelle profondeur Dieu nous aime et que nous lui ouvrons notre cœur avec confiance (la foi), nous en sommes marqués et changés à jamais. Alors l’Amour nous envahit, nous révèle notre vrai visage, notre valeur, notre dignité. Il nous libère de tous nos esclavages et nous façonne progressivement en vrais fils et filles de Dieu. Le mouvement de conversion vient alors du cœur, du travail de la grâce en nous et non des contraintes de la Loi. Le chemin du cœur nous semble le seul chemin d’une véritable guérison (conversion) en profondeur et nous y marchons patiemment avec notre communauté. La guérison prend toute une vie à s’opérer. N’exigeons pas des autres qu’ils y soient rendus d’un coup alors que nous-mêmes n’y sommes pas encore.

  5. Liberté et responsabilité  Début de l'article

    «Dans une communauté missionnaire, nous sommes tous responsables
    d’annoncer et de catéchiser» (Proposer aujourd’hui Jésus-Christ) ( 3 )

    Notre pastorale veut développer et affermir dans la communauté la liberté et la responsabilité. Les Oblats de Marie Immaculée ont favorisé l’implication des baptisés dans la paroisse, par un Conseil de pastorale qui deviendra une équipe missionnaire et en remplaçant le curé par un «responsable laïc» accompagné d’un «modérateur» prêtre. On nous dit souvent que nous sommes le Peuple de Dieu et que nous devons pouvoir rendre compte de notre foi. Pour cela nous essayons des formules pour assumer la mission ensemble (équipe missionnaire) et favorisons le questionnement et la réflexion sur notre foi à partir de notre expérience humaine et des enjeux sociaux. S’atteler à comprendre la société et son histoire, aller aux causes des maux et des injustices, comme l’appauvrissement et l’exclusion, recourir à la Parole et à la sagesse de l’Église pour s’éclairer, se laisser questionner et passer à l’action (voir – juger –agir). Discerner les signes des temps (Lc 12, 54-57) et assumer notre contribution de citoyen et de baptisé en toute liberté. «Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ?» (Lc 12, 57) disait Jésus aux foules. Nous collaborons à la pastorale sociale du quartier et avons participé à l’animation de deux rencontres de réflexion chrétienne sur la prostitution. C’est d’ailleurs la tradition des mouvements d’action catholique et l’apport du Concile Vatican II que de promouvoir la responsabilité des baptisés, le Peuple de Dieu, dans la réalisation de la mission de l’Église. Former des adultes responsables, capables d’autonomie et d’esprit critique, témoins crédibles et articulés de leur foi dans un monde complexe. Nous sommes adultes dans notre vie personnelle, familiale, sociale, professionnelle, pourquoi pas aussi dans notre vie de foi et ecclésiale ? Que l’Esprit nous donne du discernement, du cœur et de l’audace.

  6. Des fruits dans l'arbre  Début de l'article

    Ne juge-t-on pas un arbre à ses fruits ? Qu’est-ce qui pousse de bon dans le jardin de Saint-Pierre-Apôtre ? Nous observons des guérisons intérieures, une paix retrouvée, le passage du Dieu punisseur au Dieu Amour, des réconciliations avec le paternel ou avec l’Église, des engagements de toutes sortes dans la communauté (par 65 bénévoles) ou ailleurs, un climat de prière intense et de l’accueil joyeux et fraternel. Le sacrement du pardon est très fréquenté. Un noyau d’adorateurs s’est mis en place qui assume une heure d’adoration hebdomadaire avec des amis de l’ex-Café Chrétien. Un réseau de priants, surtout du Mont-Carmel, porte l’Église d’ici et le quartier. Les visites à la chapelle de l’Espoir sont très nombreuses. Un professeur retraité donne gratuitement des cours de Bible à une trentaine de paroissiens. Une équipe de «gardiens» bénévoles assume l’accueil, gardant ainsi l’église ouverte tous les jours. Une autre équipe prépare des brunchs mensuels. Une autre s’active pour des liturgies de qualité. Notre journal «Visage» se retrouve dans les lieux publics du quartier pour dire l’Évangile en mots d’aujourd’hui. D’autres accueillent même chez eux et rendent de multiples services ailleurs avec la conviction de pratiquer leur foi et d’essayer ainsi de vivre l’Évangile. Marie, femme de foi et de charité au quotidien accompagne notre prière et nos actions.

  7. Vu d'en bas  Début de l'article

    Voici l’histoire d’un parcours. Un homme qui a toujours été très croyant s’est retrouvé «hors de l’Église», exclut par des hommes d’Église (en plus de son propre père), à cause de son homosexualité. 25 ans d’exil pour se retrouver un bon jour à Saint-Pierre-Apôtre, accueilli chaleureusement par le curé. Réconciliation. Depuis, il s’est engagé de tout cœur dans la communauté. Je le vois à l’œuvre comme bénévole. Je ne connais personne qui a le «don» d’évangéliser comme lui, dans le langage et la culture du milieu. Il accueille les «blessés» en sachant toujours dépasser les besoins matériels pour aller au cœur, au besoin de fond. Il n’a jamais suivi de cours de théologie ni de pastorale. Son expérience du monde – et à 50 ans il en a – sa foi, son grand cœur à la Marie-Madeleine et sa disponibilité à l’Esprit Saint le rendent attentifs à toutes sortes de situations qui deviennent des occasions de relation et de révélation de sens. Au resto, à la banque, au dépanneur, dans la rue, au camping. C’est renversant de le voir aller. Pourtant cet homme a ses défauts (l’emballage est rugueux) et il vit l’amour en couple homosexuel… Et cet amour l’épanouit, l’ouvrant davantage aux autres. «Je ne me cache plus, je vis dans la lumière !» dit-il. Il y aurait bien des histoires d’amour édifiantes à raconter comme ces couples marqués par le sida où la charité de l’un a fait des merveilles pour la qualité de vie de l’autre. «Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime» (Jn 15, 13). Combien d’ouvriers de ce genre laisse-t-on passer car non conforme aux normes ? L’Esprit de Dieu est à l’œuvre dans notre monde qu’Il aime. Serait-il encore en train de se servir des pierres rejetées par les bâtisseurs ? Vu d’en bas ça ben l’air de ça !

    Nous n’avons pas fini d’apprendre à nous aimer et à nous pardonner, de nous ouvrir et d’étendre nos solidarités comme communauté. Nous ne sommes pas un ghetto. Nous voulons être comme une famille où il y a de la place pour tous.

Gérard Laverdure
Coordonnateur de la pastorale
Paroisse Saint-Pierre-Apôtre
7 octobre 2003

Notes

  1. Proposer Jésus-Christ aujourd’hui, une voie de liberté et de responsabilité. Projet diocésain d’éducation à la foi. Église catholique de Montréal, 2003, p. 6
  2. Frère Éphraïm cité par André Daigneault dans Jésus Marie et notre temps, novembre 2002.
  3. Idem. p. 14.

Quelques suggestions de lecture :

  1. Henri Nouwen, Le retour de l’enfant prodigue, Bellarmin, 1995.
  2. André Daigneault, Le chemin de l’imperfection, La sainteté des pauvres, Anne Sigier, 2000.
  3. Alain Chapellier, Le Christ nu, Seuil, 2003. (Pour les permanents de l’Église)
  4. Marina, Castañeda, Comprendre l’homosexualité, Robert Laffont, Paris, 1999.
  5. Manon Jourdenais, Maintenant que je ne vais plus mourir, Fides, 1997.
  6. Michel Dorais, Mort ou fif.
  7. Colin Spencer, Histoire de l’homosexualité – De l’Antiquité à nos jours. Pocket.
  8. Daniel Barillo, L’homophobie, PUF, Que sais-je ? no 3563, 2000.
  9. Xavier Thévenot, Homosexualité masculine et morale chrétienne, Cerf, 1985.
  10. John J. McNeil, Les exclus de l’Église – Apprendre à s’aimer. Filipacchi, 1993.

L'univers de l'homosexualité  Haut de la page

«Tu aimes tous les êtres et ne déteste aucune de tes œuvres : aurais-tu haï l’une d’elles, tu ne l’aurais pas créée. Et comment un être quelconque aurait-il subsisté si toi, tu ne l’avais voulu, ou aurait-il été conservé sans avoir été appelé par toi.»
(Sagesse 11, 24-25)

«En effet il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein maternel…» (Mt 19, 12)

  1. Un univers complexe  Début de l'article

    On ne peut vraiment comprendre l’autre sans entrer dans son univers. Entendre son histoire, ses amours, ses blessures, ses désespoirs, ses rêves. Aller visiter le monde de l’ado, de la femme, de l’Haïtien, du Musulman ou de l’Arabe, du prêtre, de l’homosexuel. Écouter attentivement, avec son coeur. S’émerveiller. A entrer ainsi chez les autres on risque de finir par perdre ses peurs et les aimer tous. On aura encore des préjugés, mais ce sera des préjugés favorables. N’est-ce pas ce que Dieu a fait en s’incarnant chez nous.

    C’est pourquoi je considère essentiel de nous inviter à mettre les pieds dans le jardin des homosexuels. En enlevant nos sandales, c’est-à-dire en mettant de côté nos peurs et nos préjugés, culturels et théologiques. Pieds nus. Pour y être depuis plusieurs années j’y ai découvert des trésors. J’ai longuement travaillé cette présentation, par honnêteté, par fidélité, par amour. Elle reste incomplète. De toute façon il est impossible d’enfermer le mystère de quelqu’un dans quelques phrases, dans des jugements, encore moins de toute une communauté. Alors, en introduction, j’ai emprunté largement aux propos d’une psychothérapeute d’origine mexicaine, Marina Castañeda, spécialisée en thérapie familiale, formée aux Etats-Unis (Harvard et Stanford) et à l’École normale supérieure en France. Elle me semble faire le tour de la question, intelligemment et honnêtement (Comprendre l’homosexualité, des clés, des conseils, pour les homosexuels, leurs familles, leurs thérapeutes, Pocket, Robert Laffont, Paris, 1999). Un incontournable pour entrer dans l’univers de l’homosexualité. A mesure de ma lecture mes sandales se détachaient. Je nous invite donc à délier des courroies, à déposer des jougs, à ouvrir des fenêtres, à explorer un jardin, pour s’émerveiller de sa richesse comme pour constater les dégâts que nos grosses bottes y ont fait. N’avons-nous pas comme «assemblée des disciples de Jésus» un rôle important à jouer dans la lutte pour contrer l’homophobie et manifester l’éminente dignité de tous les êtres humains..

    L’homosexualité est un donné factuel de départ, que l’adolescent découvre à son corps défendant, sinon à l’âge adulte, même après des années de mariage et la venue d’enfants. Les personnes se définissant explicitement comme homosexuelles représenteraient, aux Etats-Unis, 2,8% des hommes et 1,4% des femmes (Lauman, Edward O., 1994). Sans compter les «implicitement», les inconscients, etc. A travers les époques et les pays, «la proportion est étonnamment constante», soit 4% pour les hommes et 2% pour les femmes, ayant des relations et des conduites exclusivement homosexuelles. Elle n’aurait pas changé depuis 50 ans. Selon Michel Foucault, dans son Histoire de la sexualité, avant le XIXe siècle, il n’y avait que des «actes homosexuels», et non des personnes. Plus tard on a défini l’identité homosexuelle à partir des comportements sexuels. Puis les mouvements de libération gay des années 70 et 80 ont permis le développement de communautés et de cultures gays. Alors, ce qui définit l’homosexualité comporte bien des éléments qui varient selon les cultures. «Est-ce que l’homosexualité se réfère au domaine physique ou affectif ? Aux actes ou à la pensée ?…» ( 1 ) ) «Même dans le monde occidental, la relation exacte entre genre et orientation sexuelle est devenue de plus en plus complexe. Avant, il était facile de penser que l’homosexuel était un homme efféminé, et la lesbienne une femme masculine – du point de vue de l’anatomie, des hormones, de la personnalité ou même de l’«âme» ( 2 ). Complexe… et on ne parle même pas de bisexualité, de transsexualité, ou d’hermaphrodisme…

  2. Identités multiples  Début de l'article

    «Commençons avec un paradoxe : L’homosexuelle n’est pas toujours homosexuel. L’hétérosexuel, oui.» ( 3 ) L’expérience homosexuelle est même profondément différente pour les hommes et les femmes. Castañeda explique : «Dans tous ses échanges sociaux, professionnels et familiaux, son orientation sexuelle (à l’hétéro) est toujours une partie de son identité essentielle. L’homme hétérosexuel entre en relation avec les hommes et les femmes d’une certaine façon, qui exprime ouvertement son orientation et qui est globalement invariable. La femme hétérosexuelle a des gestes, des conduites et des façons de parler qui reflètent non seulement sa féminité, mais aussi son hétérosexualité. Dans les deux cas, sexe biologique, orientation sexuelle et rôles sociaux tendent à converger, et à former une identité plus ou moins stable.»

    «Par contre, l’homosexuel ne se déplace pas dans le monde avec une identité constante. Ses attitudes, ses gestes, sa façon d’entrer en relation avec autrui changent selon les circonstances. Il peut paraître hétérosexuel au bureau, asexué dans sa famille, et exprimer son orientation sexuelle seulement en présence de quelques amis. Ou bien, pendant de longues périodes de sa vie, il peut nier complètement son homosexualité et paraître exactement le contraire : un don Juan, ou bien une femme fatale toujours à la recherche de nouvelles conquêtes.»

  3. «De plus, l’hétérosexuel a été éduqué pour l’être ; depuis sa plus tendre enfance il a été formé pour un rôle, et une place, dans le monde hétérosexuel. Cela n’est pas le cas pour l’homosexuel, qui très souvent ne prend conscience de son orientation qu’au cours de l’adolescence ou de l’âge adulte. Donc, il n’a pas grandi dans son rôle ; il n’a pas été éduqué pour être homosexuel. Il lui manque toutes sortes d’habileté et de codes sociaux dont il aura besoin dans le monde homosexuel qui sera le sien. Quand il découvre enfin son orientation sexuelle, il doit réapprendre toutes les règles de l’amour, de l’amitié et de la convivialité. Il n’est pas étonnant qu’on puisse lire, dans la littérature psychologique traditionnelle, que les homosexuels sont «peu mûrs» dans leurs relations sociales et de c disait-on ! Même pour les jeunes hétérosexuels, la tâche n’est pas facile, aujourd’hui, de se bâtir des compétencouples. Cependant, il ne s’agit pas d’un manque de maturité mais d’apprentissage.» ( 4 ) Un univers complexees et une identité. Quel défi pour un jeune homosexuel qui récolte en prime rejets et condamnations dans ses milieux de vie successifs…

  4. Une genèse toujours inexpliquée  Début de l'article

    Bien que les savants aient fait beaucoup de recherches ces dernières années pour trouver des caractéristiques hormonales ou génétiques, ils n’ont rien trouvé de concluant. «Aucune des théories de l’homosexualité apparues jusqu’ici – qu’elles soient d’ordre psychanalytique ou hormonal – ne suffit pour expliquer pourquoi certaines personnes sont homosexuelles et d’autres non. Tout cela suggère qu’il n’y a pas une seule explication mais plusieurs, qui agissent conjointement : biologiques, sociales, culturelles, familiales et personnelles.» ( 5 ). Devrions-nous vraiment chercher à savoir se demande l’auteur ? On ne le fait pas pour les hétérosexuels… parce qu’ils sont considérés normaux. Alors la recherche d’explications pose problème en elle-même. Même le vocabulaire est piégé. Le mot «sodomie» rattaché aux activités homosexuelles avait une signification beaucoup plus large au Moyen-Âge : «le mot «sodomie» se référait à toute une série d’actes sexuels considérés comme péchés, qui comprenaient la masturbation, la fellation, le coït anal, la bestialité et le coït interrompu – en un mot toutes les pratiques sexuelles qui n’avaient pas comme but la procréation. Quelques théologiens considéraient aussi comme sodomie le fait pour un chrétien d’avoir des relations avec un juif ou un musulman : ces derniers étant vus comme des animaux, tout contact sexuel avec eux relevait de la bestialité.» ( 6 ). Que de culturel dans nos jugements de valeur ! On ne peut vraiment pas dire que les sciences humaines ne rendent pas de grands services à l’humanité et aux religions dans leur compréhension des comportements humains et des mystères de la nature.

  5. Quel regard portons-nous ?  Début de l'article

    Avec quel regard, quel cœur regardons-nous les autres ? Quel est le poids de nos regards sur les personnes pauvres, itinérantes, différentes, homosexuelles ? A connaître de l’intérieur la communauté homosexuelle, ce qui frappe d’abord c’est sa grande diversité, sa richesse humaine, qui fait sauter les clichés qu’on nous a transmis. L’exhibitionnisme de la parade gaie est une caricature et ne rend pas justice aux gais. Nous généralisons trop facilement. L’univers homosexuel ne s’assimile pas à Sodome et Gomorrhe. Or, cet univers complexe est tissé au fil d’une très grande sensibilité, humaine et spirituelle, de générosité et de créativité, d’une infatigable recherche d’amour et d’une grande soif spirituelle. Cet univers est aussi tissé de beaucoup de rejet, à commencer par le milieu familial qui devrait pourtant construire nos bases relationnelles, le rejet paternel étant le plus commun. Le scénario se poursuit à l’école et en milieu de travail pour aboutir à l’Église. Un parcours comme une «passion» que personne de sain ne choisirait. D’ailleurs ils le disent eux-mêmes qu’ils n’ont pas choisi cette orientation et les sciences humaines le confirment depuis 30 ans. L’homosexualité n’est pas une pathologie ni une perversion. Ce qui fut démontré d’abord par une psychologue américaine, Evelyn Hooker, en 1958. Puis «…l’Association psychiatrique des Etats-Unis a rayé l’homosexualité de sa liste des pathologies mentales en 1973. Elle a été suivie par l’Association psychologique du même pays en 1975, et par l’Organisation mondiale de la santé en 1993. Cependant, ces groupes ont reconnu, dans leurs manuels diagnostiques respectifs, que la personne qui n’accepte pas son homosexualité peut souffrir de dépression, d’anxiété et d’autres troubles psychologiques – mais que ceux-ci dérivent de pressions familiales et sociales, et des connotations négatives généralement associées à l’homosexualité» ( 7 ).

    Le Magistère reconnaît d’ailleurs que les homosexuels «ne choisissent pas leur condition homosexuelle foncière ; elle constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve.» (Catéchisme catholique, no 2358). Comme c’est aussi une épreuve pour plusieurs de ne pas avoir d’enfants. Certains en ont eu et ont essayé d’être «normal» en se mariant. Peine perdue. La nature parle plus fort. Alors affirmer à quelqu’un que nous l’aimons et le respectons et du même souffle dire que «les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés» (Catéchisme catholique, no 2357), contre nature, ne fait qu’accentuer la division en lui. Soutenir que toutes ses relations amoureuses impliquant la génitalité, même engagées dans un couple, sont perverses et stériles, c’est le condamner comme personne. Car c’est tout notre être qui est investi dans nos amours. Le message que les personnes homosexuelles reçoivent finalement c’est qu’elles sont une erreur de la nature, que Dieu s’est trompé en les faisant, donc qu’elles ne sont pas voulues de Lui. Quelle Bonne Nouvelle ! Pas responsable mais coupable quand même… Responsable de son choix de vivre un amour profond et fidèle en couple, mais pour vous ça ne compte pas… vous ne correspondez pas aux normes. Et puis ce n’est pas de l’amour, c’est de l’amitié avec du sexe. Nous le savons à votre place… Il y a de l’amour et du bon cru même à saveur évangélique chez des couples homosexuels. Qu’avons-nous à nos yeux pour qu’ils ne voient pas ?

  6. L'illusoire guérison  Début de l'article

    Par le passé, la psychiatrie s’est essayé à guérir les personnes homosexuelles par toutes sortes de méthodes souvent agressantes et aberrantes. «Mais on a aussi essayé la castration, l’hystérectomie, la lobotomie et diverses drogues… Toutes les recherches récentes montrent qu’il est presque impossible de changer l’orientation sexuelle, même quand une personne le demande. En plus, les tentatives de ce genre peuvent avoir des conséquences graves : l’homosexuel qui cherche à «être guéri» et n’y arrive pas finit par se sentir encore plus malade et coupable qu’auparavant. Comme l’a expliqué l’Association psychiatrique des Etats-Unis à la fin de 1998, en condamnant formellement toute thérapie visant à «guérir» l’homosexualité, «la thérapie réparatrice peut faire du mal aux patients en provoquant de la dépression, de l’anxiété et des conduites autodestructrices.» ( 8 )

  7. Homophobie viscérale  Début de l'article

    Malgré les progrès accomplis dans le respect des personnes homosexuelles, grâce à la circulation de l’information, aux chartes des droits et aux groupes de pression, l’homophobie ( 9 ) a encore le vent dans les voiles. «En 1998, il a suffi, aux Etats-Unis, qu’un jeune homme gay (Matthew Shephard) baisse la garde pendant une soirée, dans un endroit situé hors du petit territoire où l’homosexualité est acceptée, pour être brutalement torturé et assassiné.» ( 10 ) La même année une dizaine de New-Yorkais enclenchaient un projet de recherche sur le climat de tolérance dans cette petite ville américaine du Wyoming, Laramie, et un film en est sorti : «The Laramie project». À voir ! Un discours de tolérance et d’ouverture n’est pas une garantie de pratiques correspondantes. En 2001, aux Etats-Unis, il y a eu 11 meurtres pour des motifs d’homosexualité.

    «L’homophobie, le honte et l’isolement règnent encore presque partout dans le monde. Or, un bon nombre des traits psychologiques que nous avons dépeints dans ce livre (Comprendre l’homosexualité) dérivent de cette situation, qui limite à bien des égards le développement personnel des homosexuels. L’homophobie intériorisée, les difficultés de la clandestinité et certaines dynamiques de couple sont intimement liés à la discrimination subie par les homosexuels depuis des siècles.» ( 11 ).

    Les violences, que ce soit envers les femmes, les étrangers ou les homosexuels, s’enracinent dans les paroles et les attitudes entretenues socialement. Le débat sur les mariages gays a mis en évidence l’homophobie viscérale de bien des chrétiens, jusqu’aux pasteurs, dont certains ont tenu des propos démagogiques sinon haineux envers les homosexuels. Assimiler homosexualité à pédophilie et à bestialité c’est faire preuve d’ignorance sinon de malhonnêteté. Le tourisme sexuel et la pédophilie comme l’inceste sont massivement le fait des hommes hétérosexuels. Plutôt que d’en rajouter et de faire des homosexuels les boucs émissaires des perversions de notre époque, peut-être vaudrait-il mieux œuvrer à contrer l’homophobie, qui est une forme du racisme, surtout dans notre propre maison, et promouvoir le respect de la dignité de tout être humain, quel qu’il soit. Cherchons leur «serviabilité» et leur fécondité au-delà de la reproduction de l’espèce. Les personnes homosexuelles ne sont pas des morceaux de trop dans le puzzle familial ou social ?

  8. La fécondité des personnes homosexuelles  Début de l'article

    «Venez maintenant, apprendre de nous ce que vous êtes
    aux yeux de la foi, pauvres de Jésus Christ…
    mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi !»

    Saint Eugène de Mazenod aux domestiques de Marseille

    Toute relation d’amour est une ouverture à l’autre et porte ses fruits. Si l’altérité la plus visible se vit dans la relation hétérosexuelle, elle n’est pas le seul chemin. Sinon quelle altérité pourraient bien développer des religieux, surtout moines et moniales, qui se retrouvent regroupés dans un espace fermé avec des êtres de même sexe ? Bien sûr, la relation privilégiée avec l’Autre fait dépasser celle du couple pour ouvrir sur l’universel. Mais toutes les relations, amoureuses comme amicales, qui se vivent dans le respect et la durée sont des croissances dans l’altérité et des actes de foi dans la vie. D’ailleurs la vie est remplie d’appel à l’altérité : familiale, professionnelle, ethnique, culturelle, religieuse, générationnelle. Ces relations ne seraient-elle pas aussi un signe sensible de l’Amour de Dieu ? Même si nous avons à dépasser l’altérité sexuelle pour devenir frère et sœur de tous les humains ?

    Pourquoi ne s’en tenir qu’à la procréation biologique comme critère de fécondité, d’épanouissement ou de serviabilité sociale ? Ne dit-on pas des prêtres et des religieux qu’ils ont une fécondité spirituelle ? Même extension pour le mariage… «Il ne peut en effet y avoir de stérilité dans le mariage chrétien, appelé à se faire service d’amour à tous les petits, les pauvres et les marginaux. Les époux seront «père» et «mère», qu’ils aient des enfants ou non ; ils sauront se montrer disponibles au service de l’Église et de la société.»( 12 ) Alors pourquoi exclure les homosexuels de l’amour de couple avec l’argument de la fécondité ? Ils sont féconds ou créatifs autrement, c’est tout. Ils sont très présents et «en service» dans l’Église et la société. Quand on les y accueille. Il y a de nombreux prêtres homosexuels. Ils ont ainsi une «fécondité» sociale et spirituelle, comme chez bien des célibataires qui jouent un rôle essentiel dans la famille et la société. En plein été, dans un camping gay, j’ai été témoin de la serviabilité, de la générosité et du désintéressement de nombreuses personnes. A leur manière, les personnes homosexuelles présentent des visages d’amour de Dieu.

  9. Chasteté et célibat  Début de l'article

    Quant à l’appel à la chasteté affirmé au no 2359 du catéchisme, il demande beaucoup de discernement dans son application. Il se présente d’ailleurs comme un cheminement : «elles (les personnes) peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne.» (no 2359). Qui parmi nous réalise la perfection chrétienne ? Le contexte fait référence à la perfection du célibat. Considérant la puissance de la libido et son immense charge d’inconscient (personnel, familial et collectif) ce n’est pas une mince entreprise que de la maîtriser. Si ceux qui ont fait le vœu de chasteté librement - qui bénéficient de la grâce par leur vœu, l’eucharistie quotidienne et le support communautaire - sont nombreux à ne pouvoir y arriver, qu’en sera-t-il pour ceux qui s’en voient faire une obligation, une vocation de naissance ? Alors pourquoi leur imposer un tel fardeau ? Comment vivre l’amour sans sexualité et génitalité avec une identité homosexuelle reconnue et acceptée quand «la sexualité affecte tous les aspects de la personne humaine, dans l’unité de son corps et de son âme ? Elle concerne particulièrement l’affectivité, la capacité d’aimer et de procréer et, d’une manière plus générale, l’aptitude à nouer des liens de communion avec autrui.» ( 13 ) Pourquoi séparer ce que Dieu a uni ?

    Pourtant, la chasteté, n’est pas pour nous une prison ou un anachronisme. La chasteté (non au sens d’abstinence) comme respect de la dignité de l’autre, dans son être et dans son corps, comme attention à l’autre dans son intégrité et sa liberté, est un idéal d’amour pour tous les humains, en couple ou non. Elle est d’autant plus pertinente dans une culture hyper érotisée et pornographique à l’extrême. Dans le couple vivant une sexualité génitale elle constitue tout un défi à cause même des forces en jeux. Toute notre vie, notre dynamisme amoureux et relationnel, nos carences comme notre agressivité se retrouvent dans la sexualité et son expression génitale. La chasteté de respect et de dignité est un grand chemin de libération qui s’étend sur toute une vie. Elle s’obtient par l’amour véritable et la prière. Quant au célibat consacré il n’est pas pour nous une «bizarrerie religieuse» même s’il est difficile à comprendre pour le monde. Quand Dieu débarque chez quelqu’un comme un amoureux jaloux… la réponse à tant d’Amour peut prendre la forme d’un don total, corps et âme. C’est la radicalité de l’Amour et l’amour humain n’y est pas étranger. Mais un tel don est un appel que nous adresse le Seigneur, individuellement, dans le secret du cœur. Il ne s’impose pas à un groupe social.

  10. La communion des corps  Début de l'article

    Il y aurait tout un chapitre à écrire sur la beauté et la profondeur de la sexualité et de son expression génitale, sur la rencontre amoureuse comme signe et matrice de la rencontre de l’Autre, sur l’union des corps comme reflet de la communion trinitaire. Le taoïsme parle de l’union sexuelle comme d’un geste sacré. Le Cantique des cantiques en fait la métaphore de l’union mystique avec Dieu. Jésus pour sa part nous invite à une intimité de communion avec le Père, en Lui, au-delà de la dualité sexuelle : «Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi» (Jn 14, 11) et «Demeurez en moi comme je demeure en vous !» (Jn 15, 4). Ce qui n’invalide en rien la richesse et la profondeur de la sexualité humaine. D’ailleurs, dans le repas eucharistique Jésus se donne à nous comme dans l’amour, c’est une communion à son corps et à son être de Ressuscité. Il y a bien des formes de communion à l’autre.

  11. La loi de l'amour  Début de l'article

    Finalement, comme chrétiens, ce n’est pas à la loi naturelle, ni même à la fécondité ou à l’altérité des sexes qu’il faut référer pour évaluer la moralité des amours homosexuels, mais à ce qui constitue le cœur du message évangélique, soit l’amour. «Maître, quel est le plus grand commandement dans la Loi ? Jésus lui déclara : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée» C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les prophètes.» (Mt 22, 37-40). L’Évangile c’est l’amour, à pleines pages dans les gestes et les paroles de Jésus (Jn 13, 34 ; 15, 12-17 ; Mt 7, 12 ; Rm 13, 8-10 ; 1Co 16, 14 ; Ga 5, 13-14 ; etc.). Au point où saint Augustin dira : «Aimez, et faites ce que vous voulez !» pour exprimer la place centrale de l’amour dans le christianisme. L’amour avec ses exigences de respect infini de l’autre, de don de soi, de compassion et de miséricorde, exigences qui dépassent celles de la Loi. Nous ne sommes plus sous le régime de la Loi mais sous celui de la grâce, de l’amour et de la liberté. Paul ira jusqu’à dire : «Il n’y a plus ni juif ni grec, ni hommes ni femmes».

    Ainsi s’exprime le père dominicain Gareth Moore sur la Loi de l’amour: «…Si, suivant l’autorité de Jésus, on prenait l’amour comme fondement et point de départ, on pourrait facilement arriver à une conclusion bien loin de la doctrine actuelle concernant l’homosexualité. L’amour homosexuel existe, c’est indéniable, on n’a qu’à regarder.». «Bref, il est simplement faux de dire que les rapports homosexuels sont foncièrement caractérisés par la complaisance de soi. Toutes les intentions, tous les désirs qui sont possibles à un couple hétérosexuels sont possibles aussi à un couple homosexuels, sauf l’intention de procréer, et le manque de cette intention ne rend pas égoïste les rapports sexuels. Si les rapports hétérosexuels peuvent être l’expression d’un don mutuel de soi, les rapports homosexuels peuvent l’être aussi. Si cette suggestion est correcte, les homosexuels sont sujets à la même loi que les hétérosexuels, celle de l’amour. Ils y sont tous sujets parce que l’amour est la vraie volonté de Dieu.» ( 14 )

    «Pour la plupart des gens dans la plupart des circonstances, cet amour ne s’exprime pas sexuellement. Dans le cas d’un amour sexuel, les rapports sexuels deviennent l’expression naturelle de l’amour. On peut croire que dans ce cas-là l’union sexuelle d’un couple homosexuel peut devenir aussi, comme le prétend l’Église dans le cas d’un couple hétérosexuel, une représentation symbolique de cet amour qui est le principe de l’unité de Dieu.» «…Un chrétien qui aime vraiment un autre rend grâce à Dieu pour l’autre. Certains d’entre nous sont hétérosexuels, d’autres homosexuels ; nous n’avons aucune prise là-dessus. Mais si Dieu nous a donné un ou une autre que nous sommes capables d’aimer, nous pouvons tous, nous devrions tous en rendre grâce à Dieu.» ( 15 )

    L’être humain est complexe ; l’univers de la sexualité également. Chaque personne est un mystère sans fond, à l’image de Dieu. Chaque personne est sacrée, comme sa dignité, sa liberté, sa sexualité, ses amours. Enlevons nos sandales en approchant du mystère qu’est chaque personne et demandons à Dieu ses lumières, son regard et son coeur.

Gérard Laverdure,
Coordonnateur de la pastorale
Pour Saint-Pierre-Apôtre
11 novembre 2003


Notes

  1. Castañeda, Marina. Comprendre l’homosexualité, Robert Laffont, 1999, p.22.
  2. Idem. p. 23.
  3. Idem. p. 15.
  4. Idem. pp. 15-16.
  5. Idem. p. 25.
  6. Idem. p. 26.
  7. Idem. p. 33.
  8. Idem. p. 28.
  9. Homophobie : Rejet de l’homosexualité, hostilité systématique à l’égard des homosexuels. (Le Petit Larousse 2000).
  10. Idem. p. 334.
  11. Idem. p. 334.
  12. Dictionnaire de la vie spirituelle, Éd. Du Cerf, 1987, p.417.
  13. Catéchisme de l’Église catholique, Mame/Plon, 1992, p.475.
  14. Conférence du père dominicain Gareth Moore à la Communauté dominicaine de Froidmont à Rixensart les 8 et 9 mars 1997. Il est décédé en décembre 2002.
  15. Idem.

Quelques suggestions de lecture :

  1. Castañeda, Maria. Comprendre l’homosexualité, Pocket, Robert Laffont, Paris, 1999.
  2. Fr. Timothy Radcliffe, op. Je vous appelle amis, Éditions du Cerf, 2000.
  3. Spencer, Colin. Histoire de l’homosexualité – De l’Antiquité à nos jours. Pocket.
  4. Barillo, Daniel. L’homophobie, PUF, Que sais-je ? no 3563, 2000.
  5. McNeil, John J. Les exclus de l’Église – Apprendre à s’aimer. Filipacchi, 1993.
  6. Jourdenais, Manon. Maintenant que je ne vais plus mourir, Fides, 1997.

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